Le sommet de la nutrition, Nutrition for Growth, aura lieu à Paris les 27 et 28 mars. Dans une tribune parue dans La Croix, un collectif d’associations et d’organismes humanitaires appelle la France à renouer avec sa tradition de pionnière des financements solidaires innovants pour lutter contre la malnutrition, en instaurant par exemple une « taxe soda ».
Le démantèlement de l’agence des États-Unis pour le développement international (USaid) et la réduction de 83 % de ses financements menacent d’anéantir des années de progrès dans la lutte contre la malnutrition, la moitié des traitements financés dans le monde provenant jusqu’alors de l’aide américaine. Les autres principaux bailleurs publics ne comptent pas compenser cette perte : la France, par exemple, dans le cadre des coupes budgétaires présentées par le gouvernement Bayrou, s’attelle à détricoter ses mécanismes de taxations innovants qui permettaient de sécuriser le financement des actions de santé mondiale.
Ces décisions budgétaires mettent en évidence la faille majeure – et pourtant connue – qu’est le financement du traitement de la malnutrition qui repose aujourd’hui sur des aides humanitaires, ponctuelles, insuffisantes, et à la merci des revirements politiques. Ce modèle est inadapté face à un enjeu de santé publique qui affecte chaque année une vingtaine de pays comptabilisant la majorité des cas.
Alors que le monde se réunit à Paris pour le sommet Nutrition for Growth (N4G), la France doit montrer la voie en proposant une solution durable : une augmentation d’un seul centime d’euro par canette de la « taxe soda » sur les boissons sucrées et édulcorées, afin de financer la lutte contre la malnutrition et de garantir un accès au traitement.
Un fléau chronique
En 2025, au moins 19 millions d’enfants souffriront de malnutrition sévère, principalement en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud, et risquent d’en mourir. Chaque année, à peine un tiers d’entre eux bénéficient d’un traitement, faute de financements. Concrètement, cela signifie que les ministères de la santé et les organisations qui les soutiennent sont contraints de pratiquer une médecine du tri en rationnant le peu de traitements disponibles.
Au Nigeria, dans les programmes de Médecins sans frontières (MSF) et de The Alliance for International Medical Action (Alima), tous les enfants ne peuvent être pris en charge et les critères d’admission sont parfois restreints. Au Tchad, en septembre 2024, le ministère de la santé a dû recommander de rationaliser l’aliment thérapeutique prêt à l’emploi (ATPE) pour les enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère, faute de stocks disponibles. Au Sahel, les centres de santé sont régulièrement en rupture de stock : les familles doivent parcourir des dizaines de kilomètres pour espérer une prise en charge de leurs enfants.
Il n’est plus tolérable qu’au XXIe siècle, des enfants meurent encore de malnutrition ! L’ATPE est pourtant un traitement simple et efficace contre la malnutrition. Cette pâte fortifiée de lait et de micronutriments, inventée par deux Français, est reconnue et classée comme médicament essentiel par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Mais les enfants ne reçoivent pas ce traitement dont ils ont besoin, faute de financements suffisants et pérennes.
La France, modèle de solidarité mondial
Pour financer l’ATPE, un mécanisme durable est nécessaire. Une taxe soda, recommandée par l’OMS et l’UNICEF, existe déjà ; 108 pays l’ont adoptée, et neuf, dont la France, utilisent les ressources collectées au profit de la santé publique. Rien qu’en France, d’après plusieurs études, la consommation de soda est estimée à environ 40 litres par habitant par an. Une micro-augmentation d’un centime d’euro par canette permettrait de générer plus de 82 millions d’euros par an, soit près de 2 millions de cartons d’ATPE, et autant d’enfants souffrant de la forme la plus mortelle de la malnutrition sauvés chaque année.
La malnutrition ne doit plus être considérée comme résultant d’une crise ponctuelle mais bien comme un enjeu de santé publique. Son traitement doit être considéré comme aussi essentiel que les vaccins infantiles ou les antirétroviraux contre le VIH/sida. La France sait être pionnière. Au début des années 2000, face à la pandémie de VIH/sida, elle a instauré la « taxe Chirac » sur les billets d’avion, qui a financé une initiative internationale de santé, Unitaid, rendant accessibles les produits de santé innovants dont étaient privés les pays à bas revenus. Ce modèle a été repris par neuf autres pays et a permis de soigner des millions de personnes. En 2012, une micro-taxe sur les transactions financières (TTF) a contribué à garantir des ressources pérennes pour l’éducation, l’accès aux vaccins et la lutte contre les pandémies et le changement climatique. Ces deux dispositifs, qui nourrissent le Fonds de solidarité pour le développement (FSD), ont prouvé leur efficacité sans peser significativement sur les consommateurs.
Mais le lien entre ces taxes et la solidarité internationale a été rompu dans le budget de l’État, voté début 2025. D’un mécanisme de financement innovant et stable pour le bien-être commun, le FSD devient une simple enveloppe soumise aux aléas de l’équilibre dépenses/recettes et aux retournements politiques. Nous demandons au gouvernement de restaurer l’affectation du FSD à la solidarité internationale et aux parlementaires de prendre leurs responsabilités en votant l’augmentation de la taxe soda. La France ne peut pas tourner le dos à ses engagements passés et doit s’imposer à nouveau comme un exemple de solidarité internationale. Le sommet de la nutrition, Nutrition for Growth, les 27 et 28 mars à Paris est l’occasion de le démontrer.
Signataires :
- Docteur Jean-Paul Mushenvula, président d’Alima
- Isabelle Defourny, présidente de MSF
- Patrick Bertrand, directeur exécutif d’Action santé mondiale
- Docteur Serge Breysse, directeur général de Solthis
- Ann Avril, directrice générale de l’UNICEF France